Sophie Marotte, un poisson-pilote à Carrefour 18

_DSC0805Il y a deux mois, en esquissant notre premier portrait (Katell Nicol), on vous disait déjà notre goût pour l’innovation incarnée, celle portée par des femmes et des hommes qui, à force d’envies et d’imagination, expérimentent au quotidien des projets avec leurs usagers et dessinent, mine de rien, les pratiques professionnelles de demain. Aujourd’hui, on vous présente Sophie Marotte, membre de l’association Lire et Délire et coordinatrice de l’Espace lecture Carrefour 18 à Rennes.
Sophie anime un lieu atypique, une caverne d’Ali Baba au cœur des tours et à l’orée d’un jardin. Ici, quand y’a de la lumière, c’est ouvert. Les usagers sont libres et font ce qu’ils souhaitent : emprunter un livre (ou pas), boire un thé ou un café (à volonté), flâner, bricoler, créer ou simplement discuter… L’Espace lecture Carrefour 18 n’est pas une bibliothèque et Sophie n’est pas bibliothécaire. Après des études de lettres et de russe, elle a vécu avec son mari 1 an à Tahiti, où elle a tenu une librairie-papeterie, puis 4 ans à Brest, avant de poser ses valises et élever ses 4 enfants à Rennes, où elle vit depuis 17 ans.

De l’association à l’Espace lecture

Lire et Délire, son association, a été créée en 1996 pour promouvoir la lecture sous toutes ses formes et pour tous les publics. Elle émane du groupe de bénévoles de la bibliothèque de Noyal-Chatillon-sur-Seiche, contraint de se structurer au moment où la bibliothèque est devenue municipale et s’est professionnalisée. Lire et Délire, c’est une bande de fées avec de l’or au bout des doigts. Un groupe d’amies où tout le monde fait tout. L’association invente toutes sortes d’animations et de formations autour de la lecture, considérée comme un formidable terrain de jeu. Elle s’est notamment fait connaître par la création de spectacles et de lectures animées adaptant et mettant en scène des albums jeunesse, choisis avec soin pour la qualité de leurs textes et illustrations. Citons pour exemples L’ours bleu ; Raymond pêcheur d’amour et de sardines, inspiré de l’album d’Aurélia Grandin (Rue du monde) ; Boucle d’or de Byron Barton (L’École des loisirs) ou encore Ceci est un poème qui guérit les poissons de Jean-Pierre Siméon et Olivier Tallec (Rue du monde).

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L’Espace lecture Carrefour 18 est hébergé par l’ARCS (Association rennaise des centres sociaux) au sein d’un de ses équipements partagés : le centre social Carrefour 18. Depuis son ouverture, en octobre 2010, Lire et Délire, missionnée par la Ville de Rennes dans le cadre d’une convention, y coordonne les projets et animations autour du livre, en étroite collaboration avec le SMAE (Service Médiation et Action Éducative des Bibliothèques de Rennes, dirigé par Marie-Anne Morel) et le centre social Carrefour 18 (dirigé par Patrice Preter). Les trois acteurs se réunissent tous les mois, et un comité technique a lieu tous les deux mois. Leur alchimie réussie tient à une volonté forte de travailler ensemble et en bonne intelligence. Le dicton l’union fait la force prend ici toute sa mesure. Comme l’a expliqué simplement Sophie lors de son intervention Une approche du livre et de la lecture par le détour. Des propositions concrètes qui permettent d’ouvrir le champ des possibles autour du livre et de la lecture à l’Espace lecture Carrefour 18 à la journée professionnelle La bibliothèque émancipatrice en 2013, les compétences s’additionnent et les faiblesses (ou défauts de fonctionnement) s’annulent. Pour illustrer cette belle complémentarité, Sophie file la métaphore animale et compare la Ville à l’éléphant, super structure et Lire et Délire à la souris, super souplesse. Ainsi Sophie n’a pas à gérer les collections de documents empruntables (via PMB) à l’Espace lecture. Caroline, Kristen et Maryse, du SMAE, s’en occupent pour elle. Avec ses lecteurs, Sophie se contente, malicieusement de les classer par couleur.

SOPHIE

Sophie est passée du statut de bénévole à celui de salariée. Elle jubile encore de cette opportunité – comme si on lui avait dit Continuez de vous amuser et, en plus, on vous paye ! – et remercie sincèrement Marie-Anne Morel et Marine Bedel de leur confiance, d’avoir osé et pris des risques. Après tout, rappelle Sophie, n’est-ce pas un grand talent que d’aller chercher les bonnes personnes?

Une démarche sociale qui ne crie pas son nom

La devise de Sophie, c’est de faire non pas pour les habitants, mais avec eux. Et il est vrai que partout au centre social, à l’extérieur, face à l’Étagère de rue dessinée par l’ébéniste créateur Emmanuel Pamphile ou à l’intérieur, dans l’antre chaleureux du petit Beaubourg ou de la maison de Barbapapa, on n’est jamais seuls. Toutes les envies, les initiatives, les idées, individuelles ou collectives, sont bonnes à écouter, à discuter. Et ça change tout.

Pour illustrer ce faire ensemble et cette redoutable capacité qu’a Sophie à créer des connexions, rappelons la belle aventure Bombance, menée en 2013-2014, avec la compagnie Caméléon. 1 année de préparation, 9 structures, 24 volontaires (parents, grands-parents, éducateurs, personnels de crèche…), 4 jours de formation, 1 spectacle, 1 semaine d’installation, 2 représentations publiques. La question posée au départ était Comment faire vivre les livres pour les tout-petits autrement ? Les réponses proposées ont été lumineuses, plus créatives les unes que les autres, comme ce formidable potager de livres. Mais la réponse ultime, comme le véritable but de Sophie, tenait en peu de mots : fédérer les gens.

Avec l’aide de ses amies de Lire et Délire et d’une quinzaine de bénévoles, et suivant les envies et les demandes des habitants, de multiples rendez-vous sont proposés dans et hors les murs. Impossible de les énumérer tous tant ils sont nombreux et renouvelés. Heureusement que le blog de l’Espace lecture, tenu avec beaucoup d’esprit et de vivacité par Sophie (qui, dans son autre vie à Noyal, a été correspondante pour Ouest-France), est là pour garder le fil. Citons quand même parmi toutes ce propositions des lectures animées et chansons pour les tout-petits, des jeux d’écriture collectifs ou individuels, un salon de lecture chez l’habitant, des partages et enregistrements de chansons et comptines du monde, des soirées livres et jeux (en partenariat avec Ludibli), des ateliers créatifs ou encore les fameuses Surprise Sorties ! À l’occasion de celles-ci, Sophie enfile sa casquette de chauffeuse et embarque une joyeuse troupe dans le minibus du centre social. La destination est connue à l’avance (salon Multiples à Morlaix) ou pas (Mois du doc à la Péniche Spectacle, Nuit du livre à Bécherel). En 2015, Sophie a lancé une petite fabrique poétique : des ateliers créatifs inspirés par des œuvres et auteurs classiques (dont Baudelaire, Hugo…). Comme dit Sophie, les participants ne viennent pas vraiment pour Victor Hugo, mais une fois sa tête ou sa citation brodée sur leur tote bag personnalisé, ils repartent avec ! Plus récemment les dimanches divers ont déplacé des foules. Et pour les fans de couture, naufragés de l’Internet, Sophie a trouvé un allié de choix pour les amener en douceur à oser arpenter la Toile : Pinterest, qui déborde de pépites couturières.

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En 2015 a également eu lieu un Carrefouremix inspiré des BiblioRemix. De ce remix (1 journée avec les salariés de la structure et 1 autre avec les habitants) sont nés à L’Espace lecture, et à la demande des habitants qui souhaitaient dépasser le stade du brainstorming et du prototypage, des petits-déjeuners en chantier : en résonance avec les midis tricot, 3 projets de mobiliers en forme de pelote sont lancés, dont une très attendue tricomobile !

Du fait qu’elle œuvre au sein d’un centre social et avec des publics mixtes, le travail de Sophie n’est pas toujours compris pour ce qu’il est. L’espace lecture n’est ni un fablab, ni un simple lieu de bricolage et de loisir créatif, et ne se définit que par l’action. Le lieu du faire, pour se retrouver, divers et ouverts, et pour créer ensemble et, pourquoi pas, autour de la culture. Sophie rappelle que nombreux encore sont ceux qui ne comprennent pas l’intérêt d’offrir aux personnes modestes mieux qu’un quatre quarts à quatre sous ou une déco en papier crépon. Et pourtant… s’ils savaient comme ça porte, d’avoir de belles choses autour de soi !

J’aurais pas cru que j’étais capable de le faire…

Cela dit, à l’heure où il est partout question de cocréation, de participatif, etc., l’expérience de Sophie et de Lire et Délire est reconnue par les institutions. Au programme du CNFPT figurent désormais des formations Créer des livres avec des enfants et Comment jouer avec les albums hébergées par l’Espace lecture et construites par Lire et Délire. Pour la deuxième fois, les personnels Jeunesse et Sport et les bibliothécaires Jeunesse des biblis de Rennes bénéficient aussi des services de l’Espace lecture et de l’accompagnement de Sophie pour créer, lors de journées de formation DIY (Do It Yourself) des éléments de scénographie ou de médiation (jeux inspirés d’albums par exemple) pour la biennale d’illustration Jeunesse Les P’tits bouquineurs. Ces journées sont très positives pour la cohésion et la motivation des équipes qui trouvent là une occasion, précieuse, de se retrouver autour d’un projet libre et partagé. Sophie l’affirme : faire ensemble, ça décoince plein de choses.

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Souvent, les gens rentrent à l’Espace lecture en disant “je sais rien faire” et, à chaque fois, ils en repartent en disant “j’aurais pas cru que j’étais capable de le faire”. Ils ne se font pas confiance, mais Sophie, qui estime presque comme une chance de ne pas être, à la base, une professionnelle, a l’art de les décomplexer. S’il lui arrive de travailler avec des professionnels, comme la compagnie Caméléon pour le projet Bombance ou Benoît Morel pour le projet Rêve Party, la plupart du temps, rappelle-t-elle l’intervenant, c’est nous ! Alors pour que les gens cessent de ne pas faire par peur de rater, elle leur met entre les mains de bons outils (comme cette géniale machine à coudre sans pédale) et les encourage à se lancer et à se planter : l’erreur, c’est formateur !

_DSC0801Au fond, le secret de Sophie est le même que celui de Katell Nicol : aimer les gens. Tous les jours, Sophie prête une attention personnalisée à ses usagers et partage avec eux des instants de vie et des cafés (au point que les enfants de Sophie croient que c’est son métier, à Sophie, de papoter en buvant  des cafés !) Fée des mots et des images, bricoleuse avertie, poisson-pilote, entremetteuse, Sophie, l’ex-bénévole, n’a de cesse de faire des connexions entre les lieux, entre les gens, et trace un sillon professionnel singulier, réfléchi et plein d’esprit. Merci et chapeau l’amie !


Association Lire et délire
06 17 09 55 67


Espace Lecture Carrefour 18
Centre social Carrefour 18
7 rue d’Espagne
02 99 53 58 95
espacelecture18@laposte.net
http://espacelecturecarrefour18.wordpress.com

Katell Nicol, ex-libraire, blogueuse et jeune bibliothécaire

bib4Expérimenter en bibliothèque passe de toute évidence par l’humain. Cependant, la focale Innovation est souvent portée sur l’outil ou le contenu et tend à détourner notre regard des artisans qui dessinent le métier. Katell Nicol, blogueuse de Tu l’as lu (stucru)?, ex-libraire devenue assistante de conservation à la bibliothèque des Champs Libres à Rennes, fait partie de ces nouveaux bibliothécaires.

Un bon déjeuner et une besace remplie d’idées ont façonné notre jolie rencontre et le présent billet. Parce que l’ADN de let it bib est dans le croisement des différents métiers du livre, la foi en l’avenir des collections – même physiques (si, si) –, le souhait de partager avec ses lecteurs une boîte à outils facile d’usage et inspirante et… une réelle envie d’expérimenter.

Selon Katell, à quoi ça ressemble une bibliothécaire ?

Difficile de répondre puisque Katell ne « se sent pas tout à fait bibliothécaire » – d’où le jeu du masque.

Elle est spécialisée Ados : aux acquisitions (en plus de la jeunesse et la BD), au département des collections, et en service public, puisqu’elle s’occupe du pôle Ados de la bibliothèque, La MeZZanine, et des animations qui y sont proposées.

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Pour accueillir les ados, dans leur diversité, Katell mêle savoir-faire et savoir-être avec délicatesse : si elle connaît très bien les différentes collections (imprimés, musique, cinéma, jeux de société, jeux de consoles), elle sait tout aussi bien bricoler, notamment lors des ateliers Tempo, insufflés par sa collègue Hélène Le Goff de l’Action culturelle. Tous les mercredis, et sans inscription, les ados sont invités à un temps ludique ou créatif, avec ou sans intervenant : créer un logo, customiser son agenda, fabriquer ses badges, etc. Alors, Katell serait-elle une sorte de couteau suisse ?

Libraire ?

Premier métier et métier de cœur de notre bibliothécaire, la librairie est le lieu où elle a fait ses classes, avec bonheur. Katell a commencé sa carrière de libraire dans la fameuse librairie Mollat, à Bordeaux. Et puis il y a eu Virgin, à Rennes, pendant quinze ans, jusqu’en 2013, quand l’enseigne a fermé tous ses magasins en France et licencié 1000 salariés, après une grève solidaire inattendue. Katell était responsable du rayon Jeunesse et BD indé.

De la grève, elle retient un souvenir ému. Le Virgin de Rennes était notoirement atypique et rempli de bons vendeurs un peu rebelles. Dont Katell et les désormais disquaires de It’s Only. Elle nous raconte ce moment de sentiments mêlés lorsqu’elle a pris le train pour relayer les camarades dans le Virgin occupé des Champs-Élysées, son sac de couchage sous le bras, heureuse de dormir « dans le rayon des poches ». Il y a quelques semaines, elle a eu la curiosité d’aller dans le Tati flambant neuf qui a remplacé sa librairie. Dans ce qui fut « son » rayon, on trouve désormais… des culottes.

Un peu de nostalgie, mais surtout beaucoup de curiosité plus tard, elle se reconnaît une faculté à tourner la page assez vite.

Une nouvelle génération de bibliothécaires est en marche ?

Une génération capable de s’inspirer du passé, mais décomplexée, délestée du poids des habitudes puisque, par définition, elle n’en a pas, d’habitudes. À voir Katell, on est tenté de le penser. Sa réponse : « oui, une nouvelle génération est en marche, mais tant que des concours sanctionnent le ticket d’entrée, la porte est dure à forcer ».

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Katell reconnaît la chance qui a été la sienne au moment où elle cherchait du travail et pense être « exactement à la bonne place » pour elle aujourd’hui. Aux collections, en ados, en bibliothèque.

Et le rapport à l’espace, aux usagers ?

L’aspect social de la bibliothèque (en général) lui plaît de plus en plus, et elle apprécie particulièrement le côté « cour de bas d’immeuble » de La MeZZanine. « Certains usagers se sont rencontrés là » et s’y retrouvent, jouent ensemble, font ce qu’ils veulent en dehors du regard des bibliothécaires.

L’espace a été créé au printemps 2013, avant son arrivée. Cependant, aujourd’hui, Katell fait partie des visages qui incarnent le lieu. Certains des usagers ados la tutoient, quand ce ne sont pas les adultes, qui connaissaient la libraire, et la retrouvent, ravis.

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La MeZZanine est « un lieu vivant, pas soumis au silence, confortable et ouvertement réservé aux adolescents ». On peut aussi bien y avoir accès à un livre, un jeu, une appli, un ukulele. Ici on s’exprime, on s’amuse, on crée, on laisse libre cours à sa créativité. Les tables thématiques (le bleu, le street art, « À la rentrée je me mets à… »), impeccablement mises en scène par Katell, sont aussi drôles qu’intelligentes.

Ça apporte quoi de venir d’ailleurs ? C’est quoi le plus du libraire ?

La véritable expertise du libraire devenu bibliothécaire, et de Katell en particulier, c’est de très bien connaître les collections, d’être polyvalent, réactif, de prendre des initiatives, de savoir mettre en scène ses coups de cœur par post-it, stickers, et autres bandeaux et mots, personnels et investis. Vive et cultivée, ce qui n’est pas un gros mot et reste une qualité appréciée des lecteurs en quête de conseils, partageuse et accessible, Katell s’investit, à La MeZZAnine comme sur les réseaux sociaux, et les usagers le lui rendent bien.

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Et les dix ans du blog ?  On fête ça ?

La bibliothèque n’est pas le seul terrain de jeu de Katell. Elle est aussi l’auteure du blog Tu l’as lu (stucru)? où elle égrène billets doux sur les livres qu’elle aime, belles images sur ce qu’elle fabrique (de la couture notamment) et anecdotes touchantes sur ses filles qui grandissent.

Cette année, un an avant les Champs Libres, Tu l’as lu (stucru) ? fête ses dix ans, « l’âge de la puberté » comme l’écrit Katell. Si celle-ci est lucide sur la baisse générale d’attractivité et de fréquentation des blogs, détrônés aujourd’hui par les modes plus conso d’Instagram et Facebook, elle a choisi de ne pas quitter pour autant la blogosphère tout de suite.

Elle a recentré son propos sur les bouquins et adopte, selon certaines, une posture «moins incarnée». Elle a surtout envie que la fête soit belle et nous mitonne avec tendresse une généreuse surprise.

Car si Katell la discrète a de l’or au bout de sa plume, elle a surtout ce talent sans pareil, aussi utile en librairie, en bibli que dans la vie : aimer son temps et aimer les gens.


Le blog de Katell


Bibliothèque Les Champs Libres
10, cours des Alliés
35000 Rennes
02 23 40 66 00
http://www.bibliotheque-rennesmetropole.fr/