L’avenir en communs selon Silvère Mercier


Silvère Mercier est un homme ressource. Bibliothécaire en charge des
médiations numériques et innovations de la BPI, vice-président de l’ABF Île-de-France, membre du comité permanent Management et Marketing de l’IFLA (International federation of library associations), il œuvre pour l’innovation dans l’institution bibliothèque. À titre d’exemple, on peut citer Troc2postes, lancé par l’ABF Île-de-France en décembre 2016, et testé en PACA, en Alsace et en Bretagne : un concept qui avait déjà germé en juin 2014 lors d’un biblioremix rennais, où une des équipes présentes avait imaginé Troc de bib. Allez l’ABF Bretagne !      

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Mais on ne présente plus le Silvère Mercier veilleur et pédagogue. Écrit à titre personnel, son blog bibliobssession.net est l’un des plus suivis de la bibliosphère, réputé pour ses choix de contenus pointus et sa diffusion rigoureuse, notamment sur les réseaux sociaux. Cet engagement individuel s’accompagne d’un engagement collectif au sein de l’association SavoirsCom1 dont la fleur de pissenlit dissémine et enrichit la réflexion sur les communs de la connaissance.

Loin des clichés et des corporatismes, Silvère Mercier, bibliothécaire engagé pour le développement des médiations numériques et des biens communs de la connaissance, a bien voulu répondre et illustrer notre question du jour : comment articuler l’émergence de la libre circulation du savoir avec les enjeux économiques des bibliothèques ?

Culture pirate et institution, collections et médiation, innovation technologique et humain, droit d’auteur et communs, engagement professionnel et neutralité des fonctionnaires… Silvère Mercier s’exprime sans esquive et propose, en filigranes, sa définition de la bibliothèque : engagée, ouverte, progressiste, solidaire de tous les acteurs, utile à ses usagers et reconnaissante envers ses professionnels. Qu’il en soit chaudement remercié.

Culture du libre, culture pirate et biens culturels : quelle place trouver pour les bibliothèques ?

Traditionnellement liées à la culture web, les valeurs de l’internet libre (code ouvert et réutilisable par tous) convergent avec les valeurs de diffusion du savoir des bibliothèques.

Comme l’explique Silvère Mercier, s’ils « ne sont pas le cœur de leur activité », les ateliers pour « créer ou promouvoir » la culture maker fleurissent en bibliothèque. Arduino, makey-makey, raspery ou bricolage technique ouvert témoignent d’un « foisonnement de la culture maker » tout en promouvant un « nouveau mode de médiation ». Il cite encore les ateliers openstreet map ou plus généralement – mais tout aussi important – les ateliers de formation à l’informatique.

Autre exemple de cohabitation heureuse entre cultures du net et bibliothèques, la culture pirate apparue dans le monde des bibliothèques avec les espaces de gratuité,  les bibliothèques éphémères et citoyennes (cf. BiblioDebout lors du mouvement Nuit debout) ou encore les Pirat Box légalement hackées en Bibliobox grâce à des contenus culturels du domaine public. C’est ce que Silvère Mercier évoquait joyeusement dès 2012 sur son blog avec les exemples de la bibliothèque d’Aulnay-sous-Bois et de celle de Lézoux.  En institutionnalisant subtilement la culture pirate, la bibliothèque rend ses lettres de noblesse au militantisme et à la dissidence.

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Cela étant, le terme « culture pirate » revêt souvent le sens de vol aux yeux des industries culturelles et des pouvoirs publics. Sa répression, promue par HADOPI, a pu la rendre impopulaire en France.

Silvère Mercier a, lui, deux définitions de la piraterie : celle de la contrefaçon, avec une recherche de profits, et celle des échanges non marchands entre individus, sans recherche de profits. La très grande diffusion d’œuvres de pair à pair est un fait – difficile de revenir en arrière – et une très large diffusion de contenus culturels (audiovisuels notamment, l’édition numérique s’étant, elle, souvent dotée de DRM très controversés) reste pour lui une très bonne nouvelle pour les bibliothèques. Il « n’existe pas d’opposition entre culture marchande et culture non marchande » considère Silvère Mercier. La bibliothèque serait-elle donc le lieu de convergence des intérêts : ceux de la création et des acteurs économiques de la culture ?

WebOn l’aura compris, dans le contexte de « l’économie de l’abondance mais de la rareté de l’attention », la médiation de collections de toute nature évolue. Promouvoir seulement les collections à l’heure où « l’accès au contenu vient au second plan » peut paraître être une offre de services limitée au lieu de rendre de la visibilité et d’offrir de la « diffusion [aux] contenus qualitatifs ». Cela offre aux bibliothèques l’opportunité de déplacer la médiation d’un « bouquet de contenus à la mise en avant de certains contenus ». « Les collections doivent laisser la place à la personne » : pour le bibliothécaire, être tout à la fois l’énonciateur dans lequel l’usager a confiance (atout de l’institution), mais aussi individualiser le conseil, « même de collections externalisées ». L’enjeu est la « recommandation », notion clé du service en ligne Eurêkoi que pilote Silvère Mercier à la Bibliothèque Publique d’Information. À l’occasion du Salon du Livre de Paris 2017 (concurrencé par le salon du Libre #LibreParis !), Eurêkoi lance un nouveau service de conseil.  Les internautes peuvent indiquer simplement leurs préférences en termes de films, de séries, de lectures (livres, albums pour enfants, bandes dessinées..), sur le site ou l’application mobile et les bibliothécaires en réseau (plus de 500 en France et en Belgique) proposent en moins de 72 h des listes faite sur-mesure.

Vers les communs de la connaissance ?

Alternative à la sempiternelle opposition entre privé et public, les communs « déplacent la frontière » entre le monde marchand et le monde non marchand. Ce concept a fait son apparition auprès d’un relatif grand public en 2009 lorsque l’Américaine Elinor Ostrom a reçu le Nobel d’économie pour son travail sur la théorie de l’action collective et la gestion des biens communs et des biens publics (matériels ou immatériels).

Envisager des ressources partageables et des systèmes partagés de ces ressources utiles à tous est une révolution qui se mesure aussi dans les domaines de la connaissance.

logoSelon Silvère Mercier, ici porte-parole du collectif SavoirsCom1, les communs de la connaissance sont une entité à part, un bien « ni public ni privé, ni un service public ni une entreprise privée (…) une somme de contenus qui ne sont pas appropriables ». Il s’agit de trouver « le point d’équilibre [entre les intérêts autour de la diffusion du savoir], d’une ressource liée à la connaissance, gérée par une communauté et régie par des règles de gouvernance » pour la diffuser au plus grand nombre. Une vision « communautaire » de la société sous-tend cette démarche et Wikipedia ou le logiciel libre en sont des actions émergentes et connues. Ces exemples sont intéressants, car ils mettent à l’œuvre la mythologie liée aux communs sans les illustrer complètement. Pour Silvère Mercier, « les communs, ce n’est pas le monde des Bisounours ». C’est un modèle qui peut être « ouvert à tous », mais pas forcément, en organisation horizontale entre ses acteurs, mais pas forcément, à but non lucratif, mais pas forcément.

A priori, le modèle « ouvert et collaboratif » s’oppose au modèle « exclusif et cadenassé » des biens de la connaissance. Défendre les communs de la connaissance, c’est repositionner les bibliothèques en tant que service public, déplacer la frontière du marchand/non marchand afin de « ne pas se transformer [pour les bibliothèques] en service après-vente de solutions techniques payantes ». Retrouver une chaîne économique vertueuse, à l’image des Creative commons, compatibles avec la commercialisation. Citées en exemples par Silvère Mercier, la publication papier aux éditions L’Âge d’Homme du récent ouvrage de Thierry Crouzet, Le geste qui sauve, une initiation à l’économie de paix et la cohabitation possible d’une licence Creative Commons.

Droit d’auteur ou communs de la connaissance ? Les deux !

En introduction de son intervention De la terre au savoir, construire l’espace des communs, le 28 septembre dernier aux Champs Libres, à Rennes, Hervé Le Crosnier proposait ses livres à la consultation et également disponibles à la vente au motif suivant : « Si la culture n’est pas marchande, c’est soit une culture d’État soit une culture où les artistes crèvent de faim ou dépendent de mécènes. ». Distinguons le processus de création de la connaissance de l’accès à la connaissance, commun pour lequel le rôle des bibliothèques est prépondérant.

« Il n’y a pas de battle », répond d’emblée Silvère Mercier au sujet initial, un brin provocateur, que nous avions imaginé pour ce billet : les communs de la connaissance VS le droit d’auteur. Voilà qui devrait mettre tout le monde d’accord en bibliothèque : une bibliothèque qui participe à l’aide à la création, soutien au tissu économique local, mais aussi dans ses missions sensibilisée à l’émancipation des citoyens pour l’accès à l’information.

On peut citer la récente Étude d’impact des Bibliothèques du Val d’Oise, « La bibliothèque vaut-elle le coût ? » qui rejoint l’idée d’une « chaîne vertueuse » défendue par Silvère Mercier. En revalorisant l’engagement que représentent les investissements réalisés par les pouvoirs publics auprès des acteurs des industries culturelles, il s’agit de confirmer le rôle majeur des bibliothèques dans l’économie de la culture auprès de ces acteurs et des tutelles. Faire valoir ce positionnement économique peut inciter à faire entendre l’intérêt des institutions à défendre les communs de la connaissance. Permettre de « trouver un point d’équilibre entre le droit de l’usager et le droit d’auteur. » grâce au législateur.

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Réfléchir aux communs de la connaissance, c’est donc aussi engager ses professionnels pour défendre un certain « point d’équilibre entre le droit à la création (et sa défense) et le droit de l’usager ». C’est redéfinir la rétribution pour la création et sa diffusion. SavoirsCom1 après La Quadrature du Net  préconise une « contribution créative », de socialiser le financement de la création, notamment par un prélèvement auprès des Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI) via une société de gestion (comme la SOFIA, la SACEM…) gérée transparente et collaborativement et avec une répartition qui privilégie la jeune création. Et c’est là que le sens « politique » et législatif de l’action de SavoirsCom1 prend tout son sens.

Au delà de cette « contribution créative », Silvère Mercier évoque le droit légitime à la protection, économique notamment, contre une certaine précarité et avance, pour les auteurs, des solutions inspirées du revenu universel ou du statut des intermittents. La balle est dans le camp des législateurs. Légiférer pour trouver une juste rétribution pour les auteurs et en définir les critères, car « pendant ce temps-là » (celui où nous discutons), les « projets privés émergent et selon des critères de rétribution de la création opaques » , comme ceux de YouTube. Mais des projets plus modestes et équitables émergent aussi. Des modes de répartition comme libera pay, dédiés à la création, ou tipee soutiennent le crowdfounding en soutien à la création et à sa diffusion.

Les enjeux de la diffusion de la connaissance sont un avenir déterminant pour le service public culturel entre tradition et innovation.


Pour aller plus loin

Économie du bien commun, Jean Tirole, PUF, mai 2016.

Le temps des communs, festival francophone

Communs de la connaissance scientifique (cf. Pasteur, Elsevier) bibliothèques numériques pirates 

Que sont les enclosures, Open Access / Open Edition ? Le Datagueule « Privés de savoir »

Wikipedia : 1Lib1Ref