Gildas Carrillo, le goût des autres

Quand Gildas Carrillo, responsable de la désormais fameuse Médiathèque Phileas Fogg à Saint-Aubin du Pavail, a répondu à notre demande d’entretien, il a tenu à ce que ses coéquipiers y participent. C’est donc avec 3 des 22 bénévoles – Fabienne Darras, Corinne Chanvry et Pascal Jouet – que notre rencontre a eu lieu. Autour d’un salon puis d’une grande table, on a papoté, mangé, bu et ri en bonne compagnie. C’est qu’on sait recevoir dans ce village breton de 800 habitants. Avec bonhommie et générosité. Si le froid novembre nous a tenus à l’intérieur, notez qu’au fil des saisons, c’est du côté du four à pain, au creux des transats ou au détour de chemins et prairies sauvages que l’équipe de la médiathèque concocte son « hors les murs ». Une médiathèque ouverte sur les autres, le monde et la culture, élue chantre de la médiathèque troisième lieu.

[Gildas] Chacun pour tous

Pour Gildas, voilà dix ans que l’histoire a débuté. En 2006, Jean-Luc Poussier, ancien journaliste, maire de Saint-Aubin du Pavail pendant dix-neuf ans, décèle en Gildas le précieux capable de prendre en main à la fois le journal municipal, Le Pavail, et la bibliothèque, alors située Salle polyvalente. Gildas, lui, recherche un travail en complément de son activité principale et, contre toute attente, décroche, grâce à sa formation de graphiste, un mi-temps partagé entre l’apprentissage de Dewey et autres barbaries (aux côtés de Muriel Fourcade, seule bénévole à l’époque) et la mise en pages du Pavail.

C’est que Gildas fait feu de tout bois culturel. Artiste plasticien, il a été, dans ses vies antérieures, objecteur de conscience à l’école Grimault (pédagogie Freinet), animateur multimédia dans une maison de quartier rennaise et membre de l’association Katarsis. Ses Kabarets Katars ont un temps été programmés lors de soirées au Jardin moderne par leur éclectisme. Une ligne qu’il continue de revendiquer. Si ce « Michel Drucker » made in Breizh n’a pas son pareil pour présenter les autres, le faire parler de lui n’est pas chose aussi aisée. À Fabienne, Corinne et Pascal, Gildas n’a d’ailleurs de cesse de répéter : « sans vous, je ne ferai rien ». Son « super-réseau », ses compétences en action et administration culturelles et ses envies tous azimuts sont pourtant vivaces. Gildas a mille idées à la seconde et la grande qualité de fédérer autour de ses envies et… celles des autres.
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À la médiathèque Phileas Fogg, on trouve ça et là des traces des rencontres entre artistes, bénévoles, usagers ou habitants. À l’extérieur, une grande sculpture très Jules Verne. À l’issue d’un apéro-collecte de métaux usagés (déposés par les habitants devant la médiathèque), les Frères ailleurs l’ont réalisée pendant le festival Cirque ou presque de Noyal-sur-Vilaine (désormais hébergé à Piré-sur-Seiche). Face à cette sculpture aux accents steampunk, de fiers crayons rouges sculptés dans des troncs d’aulne. Brandis quelques temps après les attentats contre Charlie Hebdo, ils signent la première édition du Fil rouge : un temps fort participatif et un parcours créatif dédié au land art dont la V2 se prépare. À l’intérieur de la médiathèque, on repère pêle-mêle une sérigraphie de l’Atelier du bourg, des photos d’Aurore Van Langhenhoven, des sculptures, une citrouille poids plume… De fil en aiguille, la médiathèque prend des airs d’artothèque. Et puisqu’on ne peut pas pousser ses murs, Gildas se plaît à imaginer des œuvres se baladant chez les habitants.

[Saint Aubin du Pavail] Saint-Aubin : que de liens !

Saint-Aubin du Pavail est une jolie commune rurale qui a su, notamment grâce à Jean-Luc Poussier, se développer tout en préservant son bâti ancien et en façonnant le lien social. Un lieu favorable à la germination artistique, d’où sont originaires deux autres Poussier qu’on adore à LIB, Marion, photographe et Audrey, illustratrice, mais qui voit de temps en temps Étienne et Nicolas de Crécy. À vrai dire, Gildas connaît chacun des habitants par son nom. Mais loin du name dropping, s’il cite autant les gens, c’est qu’ici tous œuvrent à concevoir ensemble des moments de partage. Via le terreau associatif hyper vivant, à l’image de La Mie du Pavail, association qui gère le four à pain, ou via les commerces, l’auberge et la boulangerie. À écouter Fabienne et Corinne parler, l’émulation collective est franche et donne à la ruralité de Saint-Aubin une couleur particulière, à mille lieues de la désertification ou de la densification dortoir dans le giron des villes alentour. Vivre ensemble est ici une réalité articulée aux lieux du village, dont la médiathèque Phileas Fogg.

[Phileas Fogg] Le troisième lieu

En 2008, lorsque se dessine le projet d’une nouvelle médiathèque adaptée à l’accueil du public, c’est déjà le troisième mandat d’un maire aux choix nets. La confiance est à l’origine de l’investissement de Gildas dans le projet puisque le maire lui propose de suivre, lui, la construction du bâtiment et de lui déléguer la conception du « projet culturel original ». Gildas s’empare « à fond » du projet. Pas de demi-teinte. Il veut « plus qu’une médiathèque » et intitule son projet « comme à la maison », tournant autour l’idée du foyer, lieu entre la maison et le travail. Un endroit où « tout [serait] culture » selon la définition de Pascal. C’est que Gildas aime les lieux atypiques et les liens informels. Plutôt que d’une grosse borne de prêt, il rêve d’une grande table de ferme à l’entrée de la médiathèque. En bon créatif, il aiguise sa curiosité, et travaille 24 h/24 à nourrir son inspiration. Ses modèles vont de cafés de pays, LE modèle de Gildas, comme L’autre rive en forêt de Huelgoat, en cafés-librairies, vers des structures plus vastes mais inspirantes, comme le Lieu Unique à Nantes ou le Jardin moderne à Rennes. Pour compléter ses escapades « hors les bibs », Gildas entame une tournée des popotes en compagnie d’une « élue exceptionnelle », Élisabeth Douet. Trois jours durant, pour mieux l’accompagner le conseiller, Élisabeth a écouté Gildas lui raconter son métier et son projet. Les médiathèques qui retiennent leur attention sont, par exemple, Brécée, pour le mobilier ou Betton, « très vert ». Gildas veut travailler sur le fonctionnement. Éviter à tout prix l’effet « coquille vide ». Il souhaite des horaires d’ouverture amples et a donc besoin de moyens humains, d’une équipe de bénévoles importante.

En 2009, Mathilde Servet élève conservatrice soutient son mémoire de fin d’études intitulé Les bibliothèques troisième lieu. Un choc à la lecture pour Gildas. Il est en pleine réflexion et y retrouve pour partie son « diagnostic », ce à quoi il a déjà pensé. Il pioche alors de nombreuses idées pour les collections, telle une « réserve vivante », et mixe le tout avec son approche participative. Gildas est cette fois accompagné par Muriel Piffeteau, aujourd’hui responsable de la médiathèque de Betton, qui lui a été « d’une aide extraordinaire », notamment pour ficeler le projet et faire une proposition carrée aux élus. Son dossier est accepté et les travaux commencent. La médiathèque Philéas Fogg verra le jour en même temps que la grande et belle tête de réseau voisine et partenaire : Les Halles, à Châteaugiron. Reste à Gildas à convaincre des personnes de rejoindre l’équipe de bénévoles pour faire tourner le lieu.

[Corinne, Fabienne, Pascal] Une histoire de confiance

Si le « casting » des bénévoles a été drastique, selon les dires de Gildas, et les catégories bien définies (bibliothécaire, animateur, communication et évènementiel et super bénévole multicompétences), les qualités et valeurs recherchées se lisent et s’entendent autour de notre table. L’engagement, l’insertion dans la vie associative, un vrai dynamisme, le droit à l’essai et à… l’échec. Une humilité évidente aussi. Les bénévoles, habitants de Saint-Aubin ou d’ailleurs, affirment que Gildas est à l’origine de tout, que c’est pour lui qu’ils sont fidèles au poste. En contrepartie de leur participation, pas d’organisation rigide définie à l’avance, pas de contraintes (aucun d’entre eux n’en voit à ce jour !) et les bénévoles restent et reviennent. Une réunion tous les deux mois, un tutorat pour accompagner les nouveaux. Gildas ne s’occupe même pas du planning, chacun s’y inscrit, se porte volontaire, propose, gère.

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Corinne Chanvry, Fabienne Darras, Gildas Carrillo et Pascal Jouet

Agente de voyage, Fabienne a mis sa passion pour la bidouille, la récup et le bricolage au service d’un atelier créatif très couru. Depuis huit ans, elle n’a de cesse de réinventer son sujet et voit les générations des petits de Saint-Aubin défiler. Pascal, en retraite, et féru de photo, a pris le relais de sa fille Lucie, ancienne bénévole. Devant quitter les lieux pour ses études, elle lui a en quelque sorte passé le flambeau. Quant à Corinne, jeune retraitée de l’éducation nationale, « The super bénévole », elle œuvre sur tous les fronts. Soutien scolaire, bibliothèque, évènementiel, son soutien à Gildas et au lieu crève les yeux. Son engagement bénévole lui a d’ailleurs permis de décrocher un contrat dans une bibliothèque du réseau et l’expérience la tenterait bien à nouveau. Gildas incite, ouvre des portes, donne confiance, et est, en retour, entouré de toute la bienveillance et des compétences de chacun, offertes généreusement. Les temps forts créatifs et collaboratifs, comme Le Fil rouge ou Des livres dans mon casse-croûte, sorte de « Petite Bibli dans la prairie », sont même l’occasion de susciter de nouveaux bénévolats.

Si les médias sont unanimes (Télérama, Ouest-France, France Inter…), si les professionnels sollicitent Gildas fréquemment (Bibliothèque[s], journée pro BPI, congrès ABF…), celui-ci s’avoue quand même « un peu dépassé » par le succès « inattendu » de la médiathèque, Prix Coup de Cœur du jury lors du 4e Grand Prix Livres Hebdo des Bibliothèques francophones 2013. « Tout ça m’est tombé dessus » nous confie-t-il. Et d’admettre que son aventure reflète sans doute aussi un certain « activisme culturel » propre à la Bretagne, région créative, engagée, qui aime croiser les genres. Certains grincheux reprochent à Gildas de s’être trop éloigné de la lecture publique, oubliant peut-être de voir qu’il y a à Saint-Aubin, en plus de la promotion de la « culture sous toutes ses formes », la prise en compte d’enjeux politiques et sociaux inédits. Mais il y a surtout ce qui fait le cœur de toute belle histoire : un lieu, des personnes, une envie d’être et de faire ensemble qui donne un sacré supplément d’âme.


Pour aller plus loin

Le projet d’établissement

La médiathèque Philéas Fogg, diaporama de Gildas Carrillo et Corinne Chanvry, congrès de l’ABF, 2014

Travail collaboratif avec les bénévoles et co-création avec les usagers : la relation humaine, poumon d’une médiathèque 3e lieu dans un village de 744 habitants, Gildas Carrillo et Gaëlle Guimard (bénévole), 2014

Le mémoire de Mathilde Servet sur les bibliothèques troisième lieu, ENSSIB, 2009.

Aujourd’hui en France, Y a-t-il encore des livres dans les bibliothèques ? France Inter, 29 janvier 2016


Médiathèque Phileas Fogg
13, rue de la mairie
35410 Saint Aubin du Pavail
02 99 62 98 39
mediathequedupavail@yahoo.fr

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Le Tempo, Vezin-le-Coquet : comme à la maison !

dsc_0844Il y a tout juste 1 an, le 5 octobre 2015, Le Tempo ouvrait ses portes à Vezin-le-Coquet après 18 mois de travaux*. Ce centre d’activités socioculturelles abrite la nouvelle médiathèque : un tiers-lieu résolument cosy, grand ouvert sur son temps et sur le monde. Nous avons profité d’une visite organisée par doc@rennes au printemps dernier pour retracer avec Corinne Debel-Regereau, sa responsable, bibliothécaire chineuse, la belle histoire du lieu. Une histoire que Corinne connaît comme sa poche – puisque cela fait plus de 20 ans qu’elle contribue à l’écrire – et une histoire qui n’a pas dit son dernier mot !

Vive les espaces modulables !

À l’emplacement de l’ancien fournil et à proximité de l’ancienne médiathèque et du groupe scolaire Éric Tabarly, Le Tempo est un centre d’activités socioculturelles aux multiples ressources. Outre la médiathèque, il abrite une salle de conférences, projections et spectacles de 90 places, des salles de formation (dont une avec cuisine) ouvertes aux associations et réservables à toute heure sur demande, un espace dédié à l’information jeunesse et l’orientation scolaire et l’accueil de la mission locale pour l’emploi. Sa superficie est de 900 m2.

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La médiathèque compte actuellement 2300 inscrits, un nombre qui devrait augmenter encore d’ici quelques années. Ouverte 31 h par semaine, elle occupe 2 niveaux : l’ensemble du rez-de-chaussée, accessible depuis la place Fernand Bons, accueille les livres adultes et jeunesse et une partie du premier étage, en rez-de-jardin, accessible depuis le parvis des écoles, propose le multimédia, l’audiovisuel et la presse. Un large toit-terrasse recouvre l’ensemble du bâtiment. Il peut recevoir 200 personnes pour des spectacles extérieurs et pourrait permettre à terme l’agrandissement du bâtiment.

La création du Tempo, inauguré en novembre 2015, tient au développement démographique de la commune, notamment via le nouveau quartier des Champs bleus. De 3800 habitants en 2010, Vezin est passée à 5000 en 2016 et devrait atteindre les 7000 d’ici 10 ans.

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Avec ses gros hublots-alcôves, ses 60 places assises (contre 20 auparavant), sa cabine de visionnage, ses terrasses, ses mobiliers et objets chinés par Corinne, Le Tempo est avant tout un lieu de vie, ouvert et hospitalier. Situé en cœur de ville, à la croisée des chemins du quotidien, entre école, commerces, mairie… il est autant pensé pour les visites improvisées que programmées. Comme le rappellent ses architectes de l’Atelier du Canal, « sa conception architecturale est le fruit d’une démarche d’échanges itératifs entre la maîtrise d’ouvrage, les utilisateurs et la maîtrise d’œuvre ». En témoignent ses bornes d’accueil façon brocante, son style industriel et ses cloisons typographiques.

L’âge du faire

Corinne et son équipe ont rêvé d’une bib « comme à la maison » ! Ils ne voulaient surtout pas de « quelque chose de clinquant, où les gens n’osent pas venir ». Sur les deux plateaux décloisonnés, les usagers disposent d’espaces et d’ambiances variés : du Comptoir avec presse, café à volonté et possibilité de pique-nique à la salle de travail fermée (L’Atelier), Le Tempo répond à tous les usages, individuels et collectifs. Il a récemment proposé un concert gratuit de musique irlandaise (Moon Coin) pendant lequel l’asso partenaire Goûts et saveurs vezinois tenait une buvette avec vente de bières irlandaises.

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Au-delà de la simple convivialité, Le Tempo a une véritable vocation sociale : seul lieu à Vezin mettant des ordinateurs et du WiFi gratuit à disposition du public, il propose également aux chômeurs de l’accompagnement individualisé à la recherche d’emploi, de l’aide à la rédaction de CV ou de courriers. Pour les allophones, Mathieu, responsable de l’audiovisuel, propose un accompagnement FLE (Français Langue Étrangère).

Circulez, y a tout à voir !

Au Tempo, la circulation est intuitive d’un espace à l’autre, favorisée notamment par le mobilier modulaire. Côté collections, c’est la lisibilité et la vivacité de l’offre qui sont recherchées. Au rayon audiovisuel (20 000 documents maximum), on n’use plus que du facing. Pas question de classification rigide ou de réserve oubliée et poussiéreuse. N’en déplaise à Dewey, ici comme à la Bibliothèque Louise Michel à Paris, la nomenclature procède par grandes thématiques.

Mandana, responsable du secteur Adultes et BD, est une ancienne libraire et tient à ce que les livres vivent. Elle a imaginé une réserve « active », en hauteur, et des rayons dédiés : au voyage, aux policiers et à la SF, aux 13-15 ans (et leurs coups2coeurs), aux poches (disposés sur un meuble en carton)… On trouve aussi des pépites dans ce « bazar bizarre » : « des livres qu’on a envie d’acheter, mais qu’on ne sait pas où caser » !

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Au Tempo, numérique rime avec poétique. Le 1 % artistique a été consacré à l’espace informatique. Le mobilier Au bord, qui accueille 6 postes adaptés aux personnes à mobilité réduite, est l’œuvre d’Antoine Minguy et Bénédicte Rousset de l’Atelier Kloum, à Quimper. Son plateau au dégradé bleu évoque la mer. Ses alcôves de bois et de laine sont comme des rochers sur la plage et jouent des frontières poreuses entre intimité et espaces partagés, à l’image de l’internaute surfant sur la Toile. Si vous levez les yeux, vous décrocherez… une « lune captive ». Blanche vue de l’intérieur, rousse vue de l’extérieur… pour peu que vous mettiez en jeu la pastille orange que les designers ont collée sur le vitrage. Une œuvre interactive en somme.

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Prendre le temps d’apprendre

Prolongement de sa vocation sociale, Le Tempo a en orientation phare la formation. Pour animer les multiples actions qu’elle mène, et qui complètent les ressources d’autoformation, l’équipe de la médiathèque (5,4 équivalents temps plein) est épaulée par 15 bénévoles et personnes-ressources qui viennent partager leurs savoirs avec tous les publics. Les renforts ne sont jamais de trop pour offrir de l’accompagnement individualisé. Mohamed donne des cours d’arabe, Liz des cours d’anglais. Des ateliers d’informatique, d’écriture, de lecture à voix haute et de tricot-crochet sont également proposés.

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Cette rentrée, Le Tempo lance le projet Apprendre autrement afin, notamment, de répondre aux besoins spécifiques des enfants présentant des difficultés d’apprentissage (dyslexie, dyscalculie, dysorthographie…) et d’accompagner leurs parents en lien avec les enseignants. De plus en plus nombreux, ces enfants, auxquels le système général ne parvient pas à s’adapter, se trouvent trop souvent en difficulté. Très sensible au sujet, l’équipe de la médiathèque a d’ailleurs souhaité une signalétique en typographie Open dyslexie. Au vu du succès remporté par le préprojet Lire autrement qu’Harold, stagiaire issu de la licence pro Gestion et médiation de ressources documentaires de l’université Rennes 2, avait lancé (un simple rayonnage de livres et documents adaptés aux dys’ ou traitant du sujet), Corinne lui a proposé de transformer ce projet en une démarche plus vaste. Apprendre autrement passe par la mise à disposition d’outils et de méthodes d’apprentissage alternatifs. Des ouvrages, des applis, mais aussi des conférences et des ateliers comme ceux animés par la coach scolaire Kristin Leroy. Le 14 octobre, celle-ci proposera une conférence « Éviter la crise de nerfs à l’heure des devoirs » suivie d’un atelier parents-enfants découverte du mind-mapping. Cet outil pédagogique pouvant aider à visualiser et mémoriser fera l’objet d’un second atelier le 22 octobre. Deux bonnes occasions d’apprendre à apprendre en famille et… autrement, et de souhaiter au Tempo un heur…istique anniversaire !


* mis en dessins sur des carnets en accordéon par la chroni-croqueuse des Petits Riens Bénédicte Klène


Le Tempo – Médiathèque municipale
Contour de l’Église
35132 Vezin-le-Coquet
02 99 78 71 04
mediatheque@ville-vezinlecoquet.fr
mediatheque.vezinlecoquet.fr

1, 2, 3 chiffrez ! CryptoParty à la bibliothèque de l’INSA de Rennes

 

La vie privée à l’heure d’Internet

Qui  ne s’est pas déjà inquiété de ce qu’écrivent les ados sur Facebook, de faire son premier achat en ligne, de ce que son employeur peut découvrir sur lui sur le net, du pouvoir de multinationales comme Google ou encore des révélations d’Edward Snowden sur la NSA et du sort des lanceurs d’alerte dans nos démocraties ?

Pour autant, vous n’êtes pas forcément convaincu de l’intérêt de protéger vos données personnelles sur Internet ? Pensant n’avoir rien de spécial à cacher, cela ne vous dérange pas que vos données ne soient pas protégées ? Des données que vous ne donneriez même pas à vos amis. Quelles conséquences cela pourrait-il avoir ? D’ailleurs, de qui et comment vous protéger sur Internet ?

Cette vidéo va peut-être vous faire changer d’avis :
https://www.youtube.com/watch?time_continue=3&v=_kbVBOQ0J5w
Vous avez froid dans le dos ? Alors, maintenant… vous êtes prêts !
En matière de vie privée sur Internet, les bibliothèques, notamment de lecture publique, ont un rôle à jouer dans la protection et la formation des citoyens.

Le Café vie privée de Benoît Vallauri

P1070922 (Copier)Quelques jours avant la CryptoParty, organisée par la Biblinsa (bibliothèque de l’Institut National des Sciences Appliquées) de Rennes, nous avons rencontré Benoît Vallauri, médiateur à la Médiathèque départementale d’Ille-et-Vilaine et animateur de l’anti-atelier Café vie privée. Déjà organisateur d’un précédent Café vie privée à doc@Rennes en juin 2015, Benoît nous explique le rôle des bibliothèques et sa formule pour mener à bien un tel anti-atelier. Un échange riche autour des données personnelles, de la surveillance de masse (des États par exemple) ou des données en masse recueillies par des sociétés commerciales (big data) et leur exploitation. Mais aussi sur le rôle des bibliothécaires concernant l’information et la formation des citoyens, deux des trois piliers du manifeste de l’UNESCO sur la bibliothèque publique : informer, former, distraire.

Chaque jour en effet, le bibliothécaire, en tant que citoyen et en tant que professionnel fournisseur d’accès à Internet, est confronté à la littératie numérique (ou maîtrise des outils et des enjeux liés au numérique) et aux questions de sécurité et liberté pour ses usagers. Pour Benoît, il faut donner aux gens des clés pour qu’ils soient informés et fassent leurs choix en conscience : leur rendre leur pouvoir de décision sans donner une définition (personnelle) de ce qui est privé ou non. Les Cafés vie privée se veulent des lieux d’expression de la citoyenneté : ils reposent sur la volonté d’en savoir un peu plus et ne nécessitent pas de compétences techniques très poussées ou d’aborder les sujets sensibles.

Dans un contexte politique particulier (état d’urgence, loi renseignement), nous apprenons que les bibliothèques, dans leurs modalités d’accès à Internet, outrepassent souvent ce qui est exigé dans la loi, par exemple  en demandant un nom pour un code Internet. Or collecter des données nominatives, notamment quant aux connections WIFI, doit faire l’objet d’une déclaration à la CNIL. La déclaration de l’IFLA de 2014 sur la vie privée dans le monde des bibliothèques répond aux questionnements légitimes des bibliothèques, au-delà des contextes nationaux. La CNIL encourage, elle, le chiffrement des données personnelles pour protéger les personnes et leur vie privée, afin de garantir leurs droits fondamentaux.

La méthode des Cafés vie privée de Benoît ? Offrir à côté des ateliers pratiques des CryptoParties des échanges tous publics autour de la vie numérisée. De quoi libérer la parole, quelles que soient les compétences techniques. De la bienveillance, des post-its pour faire émerger les idées et… un modérateur en forme de poil à gratter ! Associée à ces échanges, une démonstration de quelques solutions simples de protection comme les applications Orbot  et Orfox sous Android, qui permettent de surfer via le réseau Tor, DuckDuckGo, un moteur de recherche soucieux de votre vie privée, ou encore Signal, application Android et IOs (Apple) permettant de chiffrer ses SMS.

Pour démarrer votre protection personnelle, voici d’ailleurs un kit signé Thomas Fourmeux (biblioveilleur), version smartphone, et le Guide d’autodéfense numérique, tous deux cités par Benoît.

La Crypto de la Biblinsa

En 2012, Asher Wolf (journaliste australienne et défenseure des droits de la vie privée) lance la première CryptoParty pour sensibiliser le tout public à l’intérêt de protéger ses données sur Internet ou dans ses communications. Le concept des CryptoParties est né, disponible sous Creative Commons, ouvert : à chacun sa formule !

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Une crypto, c’est quoi ? Souvent composée d’ateliers, pour mettre en pratique les outils de protection des données, apprendre à installer des logiciels, utiliser un réseau d’anonymisation (TOR) ou chiffrer le contenu de ses mails (PGP) par exemple, une crypto peut aussi intégrer des conférences comme dans le cadre académique (et néanmoins indépendant) de l’INSA.

Les 15 et 17 mars 2016, la Biblinsa de Rennes organisait donc sa deuxième CryptoParty sur le campus de Beaulieu.
La CryptoParty 2016, c’était 1 conférence d’Okhin (voir plus bas), 1 repas offert, 9 ateliers en 2 sessions (à 20 h 45 et 22 h) le mardi 15 mars, et une Install Party (installation de logiciels libres sur son propre ordinateur) le jeudi 17 mars.
La CryptoParty 2015 proposait déjà 1 conférence, avec un professionnel de la cyberdéfense de la DGA (Direction Générale de l’Armement) où 70 personnes étaient présentes, et 4 ateliers forts de 60 participants.

La Crypto de la Biblinsa est portée à la fois par Damien Belvèze (responsable de la bibliothèque), Chloé Lailic (médiatrice documentaire), des forces vives de l’école, d’une part (les enseignants-chercheurs Gildas Avoine et Barbara Kordy et d’élèves et doctorants de l’école), de Pierre Laperdrix, doctorant à l’IRISA, et d’autre part des libristes rennais (le Hackerspace Breizh Entropy avec Matthieu Goessens, Actux : association qui défend et  promeut les logiciels libres, Nos oignons : association qui collecte des dons afin de faire tourner des nœuds de sortie TOR).

Damien et Chloé, bibliothécaires enthousiastes et passionnés, ont souhaité au maximum élargir l’audience, toucher à la fois les initiés et leur public naturel, étudiants, enseignants-chercheurs ou personnel de l’école, mais aussi le réseau alternatif des hackers et le grand public. Pari réussi puisque 160 personnes ont participé à la conférence et le nombre d’ateliers a été multiplié par 2. Précisons que nos bibliothécaires se sont formés au fil de l’eau, ou plutôt des tuyaux : -), et insistent sur ce point : une crypto peut être organisée par des bibliothécaires ne maîtrisant pas ces outils et montant le projet comme une action culturelle ou de médiation traditionnelle. On salue tout de même leur grande implication et les compétences développées.

Coup de projecteur sur la conférence d’Okhin

Okhin, hacker et cyberactiviste, est salarié de la Quadrature du Net et ancien membre de Télécomix. Il a notamment contribué à reconnecter l’Égypte quand le gouvernement a coupé le web en 2011 et à contourner la surveillance en Syrie (Operation Syria). Lors de la CryptoParty 2016, il a proposé ce sujet : Qu’est-ce que la cryptographie ? Non, ça ne mord pas, non, ça ne fait pas peur, non, pas besoin d’un bac +5. En voici quelques éléments marquants.

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Okhin est revenu sur des notions importantes : l’identité, l’anonymat, la vie privée, en opposition à l’espace public, la cryptographie, censée protéger la vie privée, et garantir l’anonymat. Comme la vie privée s’associe à la notion de choix, elle est reliée de fait à la notion de démocratie.

Okhin a donné une couleur évidemment politique et militante à la question des données personnelles et d’Internet. Un problème politique peut-il être résolu par des outils techniques ? Comment faire pour lutter contre la surveillance de masse ? Celle-ci assigne une identité souvent caricaturée, et peut être responsable d’une certaine discrimination comme dans le cas d’un journaliste qui se renseignerait sur Daech et serait surveillé pour cela. Okhin propose une métaphore intéressante, et compare la cryptographie à une porte blindée. Entre une porte blindée, et une porte classique, quelle porte le cambrioleur tente-t-il de forcer ? Plus il y a de portes blindées et plus le travail du cambrioleur est compliqué.

Okhin nous conseille aussi de chiffrer un maximum nos données : mails, recherches Internet, téléphone (différents logiciels disponibles) et d’utiliser le réseau TOR dans la mesure du possible – surtout si l’on n’a rien à se reprocher – pour garantir la démocratie.

Plus on chiffre (ou utilise Tor) et plus les communications de ces derniers seront indétectables dans la masse d’informations chiffrées.

En effet et pour reprendre les mots de Damien Belvèze, nous avons tous quelque chose à cacher, pas parce que cela est illégal, honteux, etc, mais simplement parce que c’est « privé ». Ensuite, parce que certains vivent plus dangereusement que d’autres (journalistes en Syrie, militants ici ou là, militants écologistes ciblés par l’État pour leur activisme). Ainsi, plus on chiffre, plus les communications de ces derniers seront indétectables dans la masse d’informations chiffrées.

La suite pour la Biblinsa ? Damien et Chloé ont tout plein d’idées. Ils souhaiteraient avoir à terme un nœud sortant TOR à l’INSA, créer une liste de diffusion pour échanger sur les enjeux de la préservation de la vie privée sur Internet, et développer des interventions de sensibilisation dans les bibliothèques publiques…

En attendant, chiffrez tout, et dormez tranquille !


Un grand merci à Rozenn Le Ruyet (bibliothécaire) pour sa contribution aux entretiens, au texte et aux images de ce billet !


Benoît Vallauri
@BVallauri sur twitter


Bibliothèque de l’INSA
20 avenue des buttes de coësmes, 35000 Rennes
02 23 23 83 55
biblio.insa-rennes.fr
@CryptoParty Rennes sur twitter


Pour aller plus loin

Vie privée et bibliothèques / Le blog de Silvère Mercier

La quadrature du net / Nuit debout